Un coup de dés

Un coup de dés

Avec donc la fanfare

Le CRAC Alsace est situé dans un ancien lycée du 19ème siècle dont on peut encore lire les caractéristiques. Ce contexte favorise naturellement l’émergence d’hypothèses approchant l’art comme un espace d’expériences alternatives de transmission. Avec sa dernière exposition «Susan Vérité», le CRAC a ainsi associé des artistes qui «rachâchent», des artistes qui, avec leurs méthodes spécifiques, absorbent des pratiques et des disciplines hétérogènes et font de l’art un curieux outil de connaissance. Olivier Bosson «rachâche» encore ici une nouvelle fiction html.

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ON EST MERCREDI
DE RETOUR DE L’ATELIER DE PRATIQUE ARTISTIQUE
MEREM EST CHEZ ELLE
PILIPA EST CHEZ ELLE
MEREM VA BIENTOT ALLER AU GYMNASE DE LA CUNETTE VOIR LA FANFARE JOUER

PILIPA : – Oui non, tu as raison, d’habitude c’est le mardi, c‘est pour ça qu’on se croise jamais. Donc toi tu es en vidéo ? C’est bien vidéo ?
MEREM : – Oui vidéo super ! Mais tu sais en fait j’ai commencé comme toi, par peinture, et ensuite j’ai changé, et
PILIPA : – T’aimais pas peinture ?
MEREM : – Si si j’aimais bien, mais
PILIPA : – Mais tu voulais essayer autre chose..
MEREM : – Voilà, et puis aussi à la période-là, je m’apercevais que j’avais de plus en plus de caméras et que je m’en servais en fait pas.
PILIPA : – Mm.. tu veux dire genre webcam etc. ?..
MEREM : – Oui, celles-là, et puis d’autres : quand on est rentrés de notre année en Roumanie ils avaient installé une antenne relais à côté de là où travaille mon père. Au bout de 6 mois, il a commencé à ressentir des douleurs aux testicules, des douleurs de plus en plus fortes, et mon frère pareil ! Ils ont fait des tas de réclamations, des démarches, et total : rien.
Donc à un moment je me suis dit ça, c’est laisse tomber la neige, il faut partir sur autre chose. Et voilà je me suis lancée.
Ensuite, de là, comme ça m’avait beaucoup plu, j’ai essayé d’autres pratiques connexes, plus collectives style flash mob dans les magasins, destruction de plantes modifiées, mais au final je suis revenue sur du démontage, parce que ça me convient bien.
PILIPA : – Oui, tu es autonome
MEREM : – autonome, c’est ça. Et aussi comme je voulais du moins lourd, donc voilà, logiquement je suis arrivée aux caméras.
PILIPA : – Ça reste quand même assez physique, non ?
MEREM : – Physique : oui et non : déjà beaucoup moins que les antennes (rien à voir), d’autant qu’en plus plein de cams sont factices, et honnêtement, un caisson, c’est de la plume. Et puis même, après c’est comme tout : si tu t’exerces, que tu t’entraînes, tu choisis bien tes outils, ça va ! Tiens regarde, ce truc-là par exemple, je l’ai eu pour mon anniversaire, je m’en suis jamais servie.
PILIPA : – C’est un cadeau ?
MEREM : – Oui, je l’ai gardé parce que je trouve ça déprimant de revendre en ligne mes cadeaux qui me plaisent pas.
PILIPA : –  + 1 ! c’est trop triste !
MEREM : – En fait, c’est un pistolet laser, c’est vendu pour les caméras : tu te mets face à la caméra, tu vises l’objectif, tu shootes, tu exploses la lentille. Bon sur le papier, c’est très bien, mais en réel pas tant que ça.
PILIPA : – Pourquoi ? C’est pas assez puissant ?
MEREM : – Si si mais bon le problème, c’est une méthode, tu peux jamais être sûre du résultat derrière, du fait que rien est visible. C’est pourquoi on préfèrera toujours démonter la caméra.
PILIPA : – Et sur l’étagère derrière toi, toutes celles-là là qu’on voit, c’est toi-même qui les a démontées ?
MEREM pivote horaire : – Oui, enfin la plupart ! Certaines c’est des qu’on a eues à plusieurs, ou bien ça peut être des échanges – tu te retrouves vite avec plein de doubles, notamment, tout ce qui est voie publique, en général t’as les deux trois mêmes modèles partout. Non, pour choper des rares, faut taper du privé.
MEREM pivote antihoraire : – Mais sinon oui, c’est marrant à faire à plusieurs aussi. Tu veux venir une fois ? Je te paie ton baptême sister ?
PILIPA : – Ouais..  je sais pas si mon mari sera très chaud, il est plutôt traditionnel.
MEREM : – Mmh… écoute c’est toi qui vois !
PILIPA : – …
MEREM : – Ah ! c’est moins le quart ! tu m’excuses une minute ? je dois partir sinon je vais louper la fanfare ; mais on continue à discuter si tu veux, je te bascule sur le mobile ?
PILIPA : – Tu peux me suivre sur ton phone ?
MEREM : – Oui oui oui oui, pas de souci !! A tout de suite !
PILIPA : – Ok à tout de suite !

MEREM Y VA

MEREM : – Pilipa ? C’est re-moi, tu me reçois ?
PILIPA : – Oui, impeccable, et toi, l’image ça va ?
MEREM : – Oui super. Et je voulais te dire : nickel ton maquillage ! Nan sérieux, je le trouve trop magGGnificent !
PILIPA : – C’est vrai ? Merci :-)

PILIPA : – merci :-)

MEREM : – Ah oui  vraiment hyper beau ! C’est toi-même qui l’a fait ?
PILIPA : – Oui – enfin c’est d’après un modèle bien sûr
MEREM : – Ah bon ? Vas-y ça m’intéresse ! T’as trouvé ça où ?
PILIPA : – C’est des motifs de camouflage de bateaux, ils s’en servaient pour dissimuler les navires de guerre en 14-18. Fais une recherche tu verras t’en trouves des pages et des pages. Et ça marche bien : avec ça, tranquille le chat, y a pas un soft qui peut te calculer.

PILIPA : – C’est des motifs de camouflage de bateaux […] Fais une recherche tu verras

MEREM : – Je connaissais pas ce truc de bateaux..
PILIPA : – En fait j’t’explique l’histoire : en mai 1913 à Brest, deux jeunes militaires sont diplômés officiers de marine. Imagine c’est deux copains, ils sont hyper contents, ils décident de partir à Paris faire une virée épique pour marquer le coup. Ils font effectivement trois jours de nouba monstrueuse, vraiment la grosse grosse fête, et au moment de rentrer, ils loupent leur train pour Brest. De pas grand-chose, tu vois – mais bon, loupé c’est loupé. Bref, du coup, les voilà gare Montparnasse avec pas de train avant le soir. Pas génial, quoi. Alors comme ils ont plein de temps, ils se disent viens on n’a qu’à se promener dans le quartier. Ils marchent, ils marchent comme ça, dans des rues, voilà, t’imagines des rues. Et à un moment, ils tombent sur une sorte de petite boutique où il y a une expo de peinture. Avec des tableaux bizarres. Bon, ils rentrent et en fait c’est une expo d’art, avec exposés genre des modernes, des cubistes, etc.. et là, pour eux (ils ont jamais vu ça) c’est une expérience déstabilisante : exemple : ils constatent que placés face à un tableau cubiste, ils ne reconnaissent rien, ils sont incapables de comprendre ce qu’ils voient, tout est comme englouti. Même le tableau qui représente un nu féminin dans une posture explicite que leur mime le galeriste avec décontraction, ils ont beau regarder longtemps, ils ne voient pas ! Donc super bizarre sensation.

MEREM MARCHE

PILIPA : – Là-dessus la guerre éclate en Europe, et la guerre bien sûr, c’est une affaire qui concerne beaucoup les militaires. Alors quelques jours plus tard, les deux officiers se retrouvent à plier leur malle pour partir en mer, et là, en fouillant ses affaires, l’un des deux (l’histoire, qui est ingrate, dit qu’elle ne sait plus lequel ! ha ha !) un des deux donc, retombe sur son vieux flyer cubiste avec dessus en noir et blanc l’image érotique incompréhensible. Et ça lui donne une idée pour le soir.

MEREM MARCHE

PILIPA : – Le soir, il se rend au mess des officiers avec dans la poche le flyer. Après la soupe au mess il y a souvent un break et, ce soir-là, il en profite pour faire tourner l’image. Elle circule, elle tourne, elle passe de main en main, tous la regardent et ça marche : personne capte rien, personne ! Même une fois qu’il a expliqué que l’image représente un nu féminin etc, ça continue, personne voit rien, les allusions sexuelles floppent. Et ensuite, comme tous les soirs, c’est parti : on discute camouflage – parce que oui, je t’ai pas dit, mais à ce moment-là, la question du camouflage de la flotte française agite continûment les esprits des gradés de la marine.

MEREM MARCHE

PILIPA : – Conséquence : le lendemain, 10h, on retrouve notre jeune gradé avec son flyer dans les bureaux de l’amirauté. Là, pareil, il exhibe l’image à l’amiral, et rebelote : rien. Dix jours plus tard, une circulaire du ministère de la guerre invitait les peintres de la marine à imiter la manière des maîtres de l’art moderne, de Braque, de Léger, et même du métèque Picasso.

MEREM MARCHE

PILIPA : – Evidemment les artistes militaires prirent d’abord très mal cette directive. Réaction normale de la part de professionnels plutôt classiques, conservateurs, et même en général carrément psychorigides, qui tous se sentirent outragés et ulcérés par cette invitation à l’anarchie émanant par la voie officielle du sommet même de l’état. Un peu comme imagine la réaction des parents d’élèves quand ils doivent signer le mot où la directrice annonce que mardi matin, le Docteur Pasteur viendra inoculer le choléra à tous les enfants de l’école. Mais bon, l’armée c’est aussi une organisation où quand on te dit de faire un truc, tu réfléchis pas, tu le fais. Donc nos peintres soupirent une bonne grosse fois, ils font l’impasse sur leur amour-propre et ils appliquent la consigne. On sait par des témoignages que rapidement ils firent des progrès, et non seulement des progrès mais même des merveilles, tant ils étaient exaltés, tant était envoûtant le charme qui agissait à travers eux : le pouvoir de faire disparaître les uns après les autres tous les navires de la flotte française.
La légende raconte qu’à Lorient, ils atteignirent un tel niveau d’habileté qu’un jour d’avril 1915, dans cette belle rade de Lorient (je sais pas si tu connais ? Lorient ? une grande rade qu’une digue borde ?) deux cuirassés se tamponnèrent : le Wagram éventra le Bourgogne. A la manière de Juan Gris dit-on. Mais bon voilà, ça, c’est la légende.

 

JEUDI

MEREM : – la vidéo de la fanfare !

Music : Arr. Trad.

Int. : F. Lewyllie et la BFM de Coudekerque Branche
Lyrics :
Tout à coup et comme par jeu
Mademoiselle qui voulûtes
Ouïr se révéler un peu
Le bois de mes diverses flûtes
(Extrait de Feuillet d’Album de S. Mallarmé)

Commentaire de Fab :
Bonjour Merem, ton histoire me rappelle Rueil-Malmaison où visiblement ils ont fermé l’école d’art pour financer l’équipement de vidéosurveillance municipale, puisque ça correspondait, en fait, au niveau budget.

Commentaire de Agnieszka D. :
Oui, enfin ça a jamais été prouvé non plus.

Commentaire de Fab :
Oui si tu veux mais bon.

 

 

Pour en savoir plus :
CRAC Alsace – Centre rhénan d’art contemporain
Olivier Bosson

 

 

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EDITO

ORGANISER UN COUP DE DÉS

, and lies listen to,, at the she said as a form of, while he said ? . a , .

 Pour l’édition d’été du magazine uncoupdedés.net, je me suis laissée inspirer par le jeu de dés de Mallarmé afin de m’éloigner d’un texte d’introduction habituel. En allant dans le sens du contenu publié et de l’esprit hétérogène que j’ai rencontré dans le magazine, je me suis limitée à utiliser l’existant (titres et contenus) pour produire une intervention minimale : , and lies listen to,, at the, she said, as a for of, while he said ? . a , . L’économie de mots déploie une dimension visuelle et musicale de l’assemblage, met en lumière l’effort collectif, satisfait à des stratégies magiques, incite à la mémorisation ou, incarne peut-être tout simplement l’acte de base programmé par cette invitation : ORGANISER UN COUP DE DÉS.

Manuela Moscoso

summer_issue

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Architecture fantôme, 2011, Berdaguer & Péjus

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Poinçon, Nicolas Floc’h, exposition à la verrerie de la Rochère, 2012. Production : centre d’art Le Pavé Dans La Mare. Mécénat : verrerie de La Rochère

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Keith Sonnier, Saule pleureur de la série : Blatt, 1999 FNAC 03-044. Dépôt du Cnap - EAC, Donation Albers-Honegger © Yves Chenot pour Adagp

The Innocents © Dora Garcia

Power No Power, by Claudio Zulian, Aulnay-sous-Bois, France, 2013

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La couleur ne brûle pas Elisa Pône & Stéphane Thidet film Super 8 / 2'20 / 2012 co-produit par le Centre d'Art Bastille, Grenoble. Photographie: Stéphane Thidet

vue de l'exposition The Die is Cast, Ryan Gander, 26/06 - 18/10/2009 - J. Brasille/Villa Arson

David Evrard, Spirit of Ecstasy, BLACKJACK éditions et KOMPLOT, 2012

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Alain Bernardini, 'L’origine. Recadrée. Porte-Image, Guillaume, Chantier Giraud BTP, Borderouge Nord, Toulouse 2013', production BBB centre d’art /  commande publique photographique – CNAP

'Bonjour tristesse, désir, ennui, appétit, plaisir' Vue de l’exposition à La Galerie, Centre d’art contemporain de Noisy-le-Sec, Photo © Cédrick Eymenier, 2013

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A PROPOS

Fort de son succès et de sa visibilité, uncoupdedés.net réactive et soumet le contenu existant à de nouvelles voix. En 2014 et 2015, plusieurs personnalités étrangères sont invitées, le temps d’une saison, à devenir nos éditorialistes. Il s’agira pour eux de mettre en perspective l’ensemble des contenus du magazine, et de les redéployer au prisme de leur subjectivité et de leurs propres contextes de travail.

Quatre personnalités reformuleront l’action des centres d’art dont ils auront pu percevoir divers aspects à travers le magazine : Catalina Lozano (Colombie), Zasha Colah (Inde), Moe Satt (Myanmar) et Manuela Moscoso (Brésil) : chaque rédacteur en chef « après coup » livrera ainsi un texte transversal, revisitant de façon originale la géographie résolument mouvante des centres d’art.

uncoupdedés.net réitère le défi à la manière du poème de Mallarmé, relancé par la science du montage cinématographique de Jean-Marie Straub et Danièle Huillet (Toute révolution est un coup de dés, 1977). Les invités, provenant d’horizons multiples, élargiront encore davantage le cercle de la parole. Chorale et fragmentaire, uncoupdedés.net tient autant du puzzle que du memory et en appelle naturellement à tous les redécoupages possibles…

MANUELA MOSCOSO

(Sao Paulo, Brésil)

Commissaire d’exposition basée au Brésil, Manuela Moscoso a notamment été commissaire de la 12ème Biennale de Cuenca, Equateur, de l’exposition Yael Davis au Museo de Arte (Rio de Janeiro, Brésil), Fisicisimos, à l’Université Torcuato di Tella, The Queens Biennale au Queens Museum à New York et Before Everything au CA2M (Madrid). Elle forme, avec Sarah Demeuse, Rivet, une agence curatoriale qui explore les notions de déploiement, circulation, pratique, et résonance. Leur recherche a pris corps à travers plusieurs projets en Espagne, en Norvège, au Liban et aux Etats-Unis. Manuela Moscoso est diplômée du Centre des études curatoriales du Bard College.